«Remember», le cerveau des rescapés du 13-Novembre ausculté par la science


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Au procès des attentats du 13-Novembre 2015, la cour d’assises spécialement composée de Paris entend depuis la fin du mois de septembre, les rescapés de ces attaques. À la barre, beaucoup d’entre eux racontent les conséquences de cette nuit d’horreur sur leur vie, notamment le stress post-traumatique dont ils souffrent. Un syndrome qui se manifeste essentiellement par des réminiscences intempestives : des flash-backs déclenchés par une odeur, un son ou une image. L’étude Remember, à laquelle participent des victimes de ces attentats, cherche à comprendre les mécanismes de contrôle de la mémoire.

Pourquoi certaines victimes du 13-Novembre s’en remettent mieux que d’autres ? C’est la question à laquelle essaie de répondre depuis six ans l’équipe du chercheur en neurosciences Pierre Gagnepain, basée à Caen avec l’aide d’environ 200 volontaires, dont 120 victimes de ces attentats. Ces participants sont déjà venus à trois reprises en Normandie, pour passer des IRM. Au programme, des tests et des exercices pour comprendre comment leur cerveau contrôle leur mémoire. « Quand j’arrive, on me fait apprendre des paires de mots et d’images. Par exemple, l’image d’une tasse et le mot ‘stylo’ », raconte Sophie, rescapée du Bataclan.

L’imagerie médicale pour étudier le syndrome de stress post-traumatique

« J’en apprends comme ça plusieurs dizaines. On me fait répéter et passer des espèces de contrôles jusqu’à ce que je les connaisse très bien. L’idée, c’est de susciter l’apparition automatique d’une image. Quand je vois le mot ‘stylo’, je vais immédiatement avoir l’image d’une tasse qui me vient en tête ». Une fois, les paires apprises par coeur, direction l’IRM. « Là, quand on me présente le mot ‘stylo’, je dois essayer de repousser l’image de tasse qui apparaît », explique la jeune femme. Grâce à l’imagerie médicale, les chercheurs de Remember étudient les réseaux cérébraux impliqués dans le stress post-traumatique, et analysent comment un traumatisme impacte le cerveau, sa structure et ensuite, son fonctionnement.

L'IRM de Cyceron utilisé pour étudier le cerveau des victimes du programme Remember.
L’IRM de Cyceron utilisé pour étudier le cerveau des victimes du programme Remember. © M.de la Moissonière/RFI

Des résultats encourageants

Cette étude doit durer encore environ six ans. Mais les premiers résultats publiés dans la revue Science, en février 2020, confirment l’hypothèse de départ de Pierre Gagnepain. « La mémoire du traumatisme est comme un disque rayé. Une partie est rejouée en boucle, de façon désagréable. Pendant longtemps, les traitements se sont focalisés sur cette partie rayée du disque. Nous, ce que nous avons mis en avant, c’est que le bras de lecture lui-aussi dysfonctionnne et ne permet pas de passer à la suite ».  Or, ce « bras de lecture » pourrait être renforcé, explique le chercheur.

Mieux encore, les mécanismes de contrôle de la mémoire peuvent être stimulés sans faire appel au traumatisme, en travaillant sur d’autres souvenirs ou d’autres pensées parasites. À plus long terme, l’objectif de l’équipe de Pierre Gagnepain est d’améliorer la prise en charge des victimes souffrant de stress post-traumatique. Pour l’instant, les traitements qui leur sont proposés, comme l’EMDR, travaillent sur le souvenir traumatique pour le « digérer » et l’atténuer.

«Créer de la connaissance» en réponse à l’obscurantisme des terroristes

L’étude Remember n’a pu voir le jour que parce que des victimes du 13-Novembre 2015 se sont portées volontaires, quelques mois après les attentats. Sophie, qui était dans la fosse du Bataclan, n’a pas hésité à participer. « Je voulais faire un pied de nez aux crétins qui nous ont tiré dessus. Je me suis dit qu’on allait créer de la connaissance, aider d’autres gens, mieux comprendre le syndrome de stress post-traumatique. C’est une belle façon de faire quelque chose des horreurs que nous avons vécues ».  De plus, même si ce n’était pas le but initial, prendre part à cette étude scientifique a aidé la jeune femme à se reconstruire. « Ça a eu un effet thérapeutique. Ça m’a permis de m’approprier ce qui m’arrivait ». 

Cette étude est née d’un élan lancé trois jours après les attentats par le président du CNRS. Alain Fuchs appelle alors la communauté scientifique à se mobiliser pour que du « positif » sorte de tant d’horreurs. Il reçoit plus de 300 réponses. Une soixantaine de projets en lien avec les attentats a été retenu et financé dans des domaines très divers : les neurosciences comme pour Remember, mais aussi les sciences humaines et sociales, la chimie, l’informatique ou bien encore les mathématiques.

► À écouter aussi : Attentats du 13 novembre 2015: est-il possible de se reconstruire ?

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